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Arme nucléaire

le débat cadenassé

Champignon nucléaire © AFP

La France s’accroche à sa bombe, malgré le traité de l’ONU contre l’arme atomique.

La loi de programmation militaire, adoptée en juin dernier, prévoit d’investir un budget de 37 milliards d’euros jusqu’en 2025 afin de moderniser l’arsenal nucléaire français. Une augmentation substantielle de moyens alors que, depuis plus de quarante ans, aucun débat public autour de la doctrine et des coûts de ces armes de la terreur n’a jamais été véritablement ouvert aux citoyens.

Érigée en dogme dans les années 1960, la dissuasion nucléaire est censée constituer l’assurance-vie de la nation et la clé de voûte de sa défense.

La bombe atomique conçue pour ne pas être utilisée garantirait à la France son indépendance et sa sécurité. Des assertions dont la pertinence mérite tout le moins d’être discutée, voire remise en cause comme le montrent des experts interrogés pour La Chronique.

Un traité d’interdiction de l’arme atomique devrait entrer en vigueur en 2019. Soutenu par un réseau d’ONG récompensé par le prix Nobel de la paix et voté le 7 juillet 2017 par 122 États membres de l’ONU, ce texte historique est boudé par les puissances nucléaires, dont la France.

Pourtant, un récent sondage montre qu’une majorité de l’opinion publique française est favorable à ce traité.

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Motus et bouches cousues

Le Rafale décolle d'un porte-avions © AFP

L'exécutif reste arc-bouté sur l’illusion de sécurité offerte par les armes nucléaires.

Officiellement, bien sûr, la France pratique, en matière de nucléaire militaire, une admirable « transparence ». Le mot revient régulièrement dans les communiqués officiels expliquant que notre pays donne au monde « l’exemple dans ce domaine ».

Le ministère de la Défense organise même des visites guidées présentées comme autant de gages de cette bonne volonté.

En 2015, par exemple, des représentants de pays membres de la Conférence du désarmement et d’organisations internationales ont été invités à arpenter d’anciens dépôts de munitions atomiques, ainsi que la base de Luxeuil-Saint-Sauveur, qui était jusqu’en 2011 un site nucléaire. Pourtant, derrière cet affichage, l’opacité et une bonne dose ­d’hypocrisie continuent de régner.

Le gouvernement français se prévaut ainsi, à grand bruit, de ce que sa « doctrine » de dissuasion nucléaire « est régulièrement exposée publiquement », et ce n’est pas complètement faux. Mais ce triomphalisme occulte le fait que ce dogme, éminemment contestable, ne fait l’objet d’aucune discussion.

Jean-Marie Collin, vice-président de l’association Initiatives pour le désarmement nucléaire (IDN), pointe l’absence récurrente de débat, y compris lors des échanges parlementaires précédant l’adoption de la loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2019 à 2025, qui intègre une très coûteuse modernisation de l’arsenal atomique français.

Des cercles décisionnaires trop restreints

Un membre de l'équipage vérifie les torpilles dans un sous-marin nucléaire le 5 décembre 2016 dans Île Longue, occidental de la France © AFP

Le 11 mai 2018, la sénatrice Hélène Conway-Mouret (PS) propose un amendement à cette loi, dont l’adoption, relève-t-elle, aura pour effet de « pratiquement doubler » en sept ans les dépenses dédiées au nucléaire militaire, passant « d’une moyenne annuelle de 3,2 milliards entre 2014 et 2019 » à une moyenne de « 5 milliards entre 2019 et 2023 », pour « approcher les sept milliards » par an après 2023.

La sénatrice constate également que « ces dépenses sont contraintes et dépassent en volume le budget de nombreuses politiques publiques ». Or, la décision d’investir ces sommes colossales – en tout, 37 milliards d’euros – « a été prise dans des cercles trop restreints », estime Hélène Conway-Mouret, qui demande donc – c’est l’objet de son amendement – « un grand débat national afin que les citoyens s’approprient cette décision qui engage un investissement non-négligeable ».

Douze jours plus tard, le 23 mai, le sénateur Christian Cambon (LR), rapporteur de la LPM, lui fait cette réponse, quelque peu condescendante : « Sur le fond, un débat national, c’est quelque chose de très compliqué et de très lourd à organiser. Pour notre part, au sein de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, nous avons des rendez-vous qui nous attendent. Ils concernent la dissuasion nucléaire dans le cadre du lancement de la rénovation de la force nucléaire et de ses deux composantes. À cette occasion, nous pourrons, bien sûr, en débattre ».

Puis d’ajouter : « Par ailleurs, un an après la campagne pour l’élection présidentielle, au cours de laquelle ce sujet a été abordé, j’ai le sentiment que le débat a été tranché. Il ne me paraît pas forcément judicieux de le relancer, au risque de mettre ainsi à nouveau en lumière toutes les oppositions sur le sujet et de donner la parole à tous ceux qui souhaitent se manifester contre le nucléaire d’une manière générale ».

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La dissuasion nucléaire érigée en dogme

Le premier sous-marin nucléaire © AFP

Forte de cette fin de non-recevoir, Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées, demande alors le retrait de l’amendement d’Hélène Conway-Mouret qui sera effectivement rejeté. Une fois de plus, le débat a été éludé.

Cela n’a rien de surprenant : ces escamotages durent depuis que la France s’est dotée, en 1960, de la bombe atomique de sorte qu’il n’est toujours pas question, soixante-dix ans plus tard, d’interroger la doctrine selon laquelle la possession de cette arme terrifiante garantirait tout à la fois son indépendance et sa sécurité.

Une double affirmation pour le moins discutable.

Lire aussi : Une occasion pour interdire les armes nucléaires

D’une part, la France est loin d’être aussi complètement indépendante que ne le soutiennent les gardiens du temple atomique. Dès l’origine, comme le rappelle l’association IDN3, les Américains lui ont fourni « la matière première (440 kilos d’uranium enrichi) » nécessaire à la mise au point des « réacteurs qui ont équipé l’ensemble » de ses « sous-marins à propulsion nucléaire ».

Sans ce concours, le développement de ces matériels aurait été infiniment plus long et difficile. Beaucoup plus récemment, la France a dû faire appel à la Grande-Bretagne pour continuer à développer son armement atomique – et renoncer, par conséquent, à l’exclusivité de cette maîtrise industrielle : les deux pays travaillent ensemble, depuis la signature, le 2 novembre 2010, de l’accord de Lancaster House, à l’amélioration de leurs « têtes nucléaires et des équipements associés, afin d’en assurer la viabilité, la sécurité et la sûreté à long terme ».

Dans les faits, donc, et de longue date, « l’indépendance n’est plus qu’un mythe, que les partisans de la bombe tentent de sauvegarder par tous les moyens », y compris certains arguments spécieux.

Le politologue Bruno Tertrais, directeur adjoint d’une fondation spécialisée dans la recherche stratégique, soutient par exemple que cette « coopération (…) avec la Grande-Bretagne », loin de percuter « la notion d’indépendance nationale dans le domaine nucléaire », lui donne plutôt « un nouveau sens ».

Un consensus supposé, jamais vérifié

Le Charles de Gaulle © AFP

D’autre part, explique Patrice Bouveret, co-fondateur et directeur de l’Observatoire des armements, la notion même de « dissuasion nucléaire » – que Bruno Tertrais, tient quant à lui, comme la plupart des experts autorisés, pour un « mal nécessaire » – constitue « un abus de langage ». Voire « une escroquerie intellectuelle », dont l’usage relève d’une forme de « pensée magique ».

L'Histoire est ponctuée d'épisodes où cette stratégie n'a pas fonctionné.

Patrice Bouveret, Observatoire des armements

Car, souligne-t-il, rien ne démontre au fond son efficacité : « L’Histoire est ponctuée d’épisodes où cette stratégie n’a pas fonctionné. En 1983, par exemple, l’Argentine savait parfaitement que le Royaume-Uni possédait la bombe atomique : cela ne l’a nullement dissuadée d’occuper les Malouines ».

De fait, la possession de gigantesques arsenaux nucléaires n’a pas empêché les deux principales puissances atomiques de la planète – les États-Unis et la Russie – de perdre des guerres en Corée, au Vietnam ou en Afghanistan.

Comble d’absurdité, « la doctrine de la dissuasion nucléaire », observe la physicienne Venance Journé dans un ouvrage collectif paru en 2017 5, « repose sur le paradoxe qu’on ne peut prouver sa pertinence, parce que cela conduirait », en cas de riposte massive d’un ennemi doté lui aussi d’un arsenal atomique, « à anéantir le pays qu’elle est censée protéger ». Les armes nucléaires sont, rappelle aussi Venance Journé, « des armes de terreur », qui « tuent massivement en un temps très court », et contre lesquelles « il n’y a aucune protection ».

Par conséquent la seule possession de ces bombes susceptibles de décimer « des populations entières, donc principalement des civils » est, par elle-même, « moralement répréhensible, puisque l’intention » de les utiliser est « ­nécessaire » à leur « éventuel effet dissuasif ».

Les Français ne s’y trompent pas : selon un sondage Ifop publié par La Croix le 4 juillet dernier, ils sont aujourd’hui 56 % à se déclarer « défavorables à ce que la France renouvelle et modernise ses armes atomiques », et 67 % à souhaiter qu’elle ratifie le traité d’interdiction des armes nucléaires.

Leurs représentants restent cependant obstinément sourds à de tels messages. Comme l’a répété Paul Quilès devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 18 janvier dernier, « il n’y a pas de vrai débat en France sur la pertinence à la fois stratégique, économique, éthique de la dissuasion nucléaire, en raison de l’affirmation d’un consensus… Qui n’a jamais été vérifié ».

L’ancien ministre socialiste, qui préside aujourd’hui l’association IDN, ajoutait, avec peut-être une pointe d’accablement : « Le Parlement n’a pas véritablement exercé son rôle de contrôle de décisions gouvernementales qu’il jugeait trop techniques ». Et « les organisations de la société civile remettant en question la doctrine ­officielle n’ont pas vraiment eu voix au chapitre ».

La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera.

Emmanuel Macron, président de la République

Cinq jours plus tard, et comme par un fait exprès, Emmanuel Macron, président de la République, déclarait, le 23 janvier 2018, dans le cours de ses vœux aux armées : « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera. Je suis persuadé que la pertinence de notre modèle de dissuasion, basé sur la stricte suffisance, demeure. C'est lui qui nous permet de conserver notre autonomie stratégique et notre liberté d'action en toutes circonstances, dans un contexte ­ international qui n'autorise aucune faiblesse ».

De vrai débat, décidément, il n’est toujours pas question.

— Sébastien Fontenelle pour La Chronique d'Amnesty International France

Une erreur s'est glissée dans la traduction de la légende de la seconde photo de l'AFP, il s'agit de la salle des torpilles d'un sous-marin nucléaire de l'Ile longue à l'ouest de Brest. et non de torpille nucléaire. Avec nos excuses.

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