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"Halte à la violence" est écrit sur la poitrine de cette femme du collectif féministe La Dignas, les dignes. © Nadège Mazars

"Halte à la violence" est écrit sur la poitrine de cette femme du collectif féministe La Dignas, les dignes. © Nadège Mazars

"Halte à la violence" est écrit sur la poitrine de cette femme du collectif féministe La Dignas, les dignes. © Nadège Mazars

Droits sexuels et reproductifs
reportage

Avortement au Salvador, surmonter la terreur

Dans cette démocratie fragile, avorter est puni de lourdes peines de prison.

« On nous traite d’avorteuses, de méchantes féministes, mais nous n’avons pas peur », s’époumonent quelques centaines de femmes dans les rues de San Salvador ce jeudi 28 septembre 2017, décrété journée internationale de la dépénalisation de l’avortement en Amérique latine et dans les Caraïbes.

« Tu n’as pas peur, car nous n’avons pas peur », hurlent Mirna, Sarah, et les autres… Elles ne sont pas très nombreuses, jeunes et moins jeunes, de toutes les conditions, mais qu’est-ce qu’elles sont courageuses ! Rassemblées devant la principale maternité publique de la capitale de ce petit pays, d’où plusieurs femmes sont sorties pour être directement conduites en prison, elles partent en cortège vers l’Assemblée nationale.

Les unes portent d’immenses croix noires dénonçant en lettres capitales la « morale machiste », les autres des blouses blanches ensanglantées et des menottes aux poignets. Six femmes gisent à même le sol, recouvertes d’un drap blanc, telles des cadavres. À leurs pieds, des étiquettes racontent le malheur des femmes de ce pays. « Daria, 44 ans, grossesse extra utérine », « Rebecca, 19 ans, grossesse extra utérine », « Keyla, 14 ans, complication obstétrique », « Evelin, 15 ans, avortement clandestin »…

Car, au Salvador, l’avortement est, depuis 1997, interdit sous toutes ses formes. Peu importe que la vie de la femme soit en danger, que le fœtus ne soit pas viable, qu’une gamine de onze ans victime d’un viol soit enceinte.

Peu importe aussi qu’une jeune femme débarque, juste après une fausse couche, à l’hôpital public aux urgences en saignant abondamment. Dans le doute, le personnel médical appellera la police – de peur d’être ensuite accusé de complicité d’avortement, à moins que ce ne soit la famille, les voisins…

Teodora, en prison depuis 10 ans

« Elle était belle, elle était jeune, elle était contente, elle était extravertie… » lancent Camila (14 ans), Yasmine (17 ans) et Patricia (20 ans). Elles n’ont pas vu leur tante Teodora del Carmen Velazquez depuis plus de dix ans.

Teodora est en prison, condamnée à trente ans de détention, pour homicide avec circonstances aggravantes après avoir accouché, sans aide, en juillet 2007, d’un bébé sans doute mort-né dans les toilettes de son lieu de travail où elle s’était évanouie.

Sa sœur, Ceci, nous reçoit dans sa modeste maison de la banlieue nord-ouest de San Salvador où elle vit avec ses cinq enfants et son mari.

« La famille de l’avorteuse », comme elle se décrit elle-même, a dû quitter son village d’Ahuachapán, dans l’ouest du pays, pour se rapprocher de la prison où est détenue Teodora et fuir les qu’en dira-t-on. Sur la table de la pièce principale, des piles de lettres de soutien à Teodora, en espagnol, parfois en anglais, envoyées par des militants d’Amnesty International des pays voisins. Avant de les sortir, Ceci avait fermé la porte de la maison et s’était mise à parler plus bas…

Au milieu des lettres, une photo prise plus récemment, en prison, fait soupirer Yasmine : Teodora a vraiment vieilli.

Avant la prison, elle travaillait dans un collège privé, dormait sur place, et n’avait l’autorisation, selon sa sœur, de ne sortir qu’une fois tous les quinze jours. C’est lors d’une sortie qu’elle avait été agressée violemment en descendant du bus. Après trois jours de douleurs, elle avait demandé de l’aide, qu’on lui prête de l’argent – 20 dollars – pour prendre un taxi et aller à l’hôpital. Ce qu’on lui avait refusé. Elle s’était réfugiée aux toilettes.

Lorsqu’elle en est sortie, son bébé était mort et c’est la police qui l’a conduite à l’hôpital. Son procès, entaché d’irrégularités, est en cours de révision et la prochaine audience aura lieu le 8 décembre. Si elle sort, elle pourra enfin retrouver son fils Gabriel et ses nièces. « Il faudra qu’elle quitte le pays, pourvu qu’on l’accepte quelque part comme réfugiée, qu’elle puisse refaire sa vie. Ici, c’est impossible », soupire sa sœur. Camila, Yasmine et Patricia acquiescent gravement. Après un long moment, je leur demande ce qu’elles pensent, elles, de l’avortement. Elles prennent leur temps pour répondre. La plus grande, Patricia, se lance : « Je suis pour si la fille est violée ». Celle du milieu, Yasmine, soupire : « Tout ce qu’on sait, c’est la religion qui nous l’a appris. Je crois surtout qu’il faut se protéger, faire attention ». Camila, la plus jeune, récite : « Je crois en Dieu. Je crois que c’est Dieu qui décide de la vie. Alors non ». Teodora sortira peut-être de prison le 8 décembre. Mais le chemin vers la dépénalisation de l’avortement est encore long au Salvador.

« Le moment est venu de dire ça suffit »

Au moins 23 femmes, selon l’Association citoyenne pour la décriminalisation de l’avortement, croupissent actuellement en prison. La plupart purgent des peines de trente ans, condamnées pour homicide, la justice les accusant d’avoir tout simplement tué leur bébé, parfois mort-né. Sonia, 32 ans, femme de ménage, raconte d’une voix douce qu’elle a passé sept ans et cinq mois en prison, après avoir perdu son bébé en accouchant prématurément chez elle :

A l’audience, on m’a annoncé que j’étais condamnée à la peine maximum. Je ne savais pas ce que c’était et puis, quand on vous dit 30 ans et que vous en avez 25, vous vous sentez vraiment mal

Sonia, 32 ans, femme de ménage

Grâce à l’association, son procès a pu être révisé et elle a finalement été libérée en février dernier.

« Nous défendons un droit qui est considéré comme un délit dans ce contexte conservateur », explique la pétillante Sara Garcia, 31 ans, coordinatrice politique de cette association qui lutte, dans ce pays hyper religieux, pour une réforme de la loi et défend les femmes poursuivies par la justice. « Qui d’autre sinon nous ? » se demande Amanda, 26 ans, militante de la Colectiva feminista, association pionnière dans la lutte pour le droit des femmes.

« L’avortement est tout simplement un sujet tabou, stigmatisant dans notre pays », souligne gravement le Dr Guillermo Ortiz, face à de rares journalistes (dont aucun de grands médias) lors du lancement, le 26 septembre, de l’Union des médecins pour la santé des femmes. Son premier combat : soutenir la dépénalisation de l’avortement dans quatre cas (risque pour la mère, fœtus non viable, viol sur mineure ou viol sur adulte).

« Le moment est venu de dire ça suffit », poursuit l’ex-chef du service de périnatologie d’une grande maternité. « Nous sommes prisonniers de la loi », soupire Saúl Caceres, l’un des trente médecins à l’initiative de cette démarche courageuse.

Chef de service à l’hôpital public de San Bartolo, dans un quartier populaire de l’Est de San Salvador, il évoque avec émotion le cas récent de cette jeune fille violée de 17 ans qui s’est retrouvée en sang dans son service, ayant apparemment perdu son bébé, après un avortement raté à son domicile.

L’hôpital, dit-il, a tenté de la « séquestrer » pendant quinze jours, en attendant que la justice vienne faire son enquête… Saúl Caceres a finalement réussi à la faire rentrer chez elle, malgré le personnel administratif de l’hôpital, mais il ne sait pas si la justice finira par la rattraper.

Des grossesses extra-utérine dramatiques

Pendant une matinée, ces médecins ont exposé, devant un parterre de membres d’ONG et de « promoteurs de santé » – fonctionnaires du ministère de la Santé déployés dans le pays pour améliorer l’accès à la santé des plus démunis – les cas cliniques auxquels, en tant que médecins, ils ne veulent plus être confrontés. L’une a raconté plusieurs histoires dramatiques de grossesse extra-utérine. Puis la spécialiste Carolina Mena, 39 ans, a exposé les cas de malformation du fœtus, diapositives à l’appui.

« Entre juillet 2016 et juillet 2017, il y a eu 295 cas de malformations fœtales au Salvador, soit 24 cas par mois et sur ces 24, cinq en moyenne qui étaient incompatibles avec la vie. Ce n’est pas parce que nous sommes au Salvador que ces cas sont incompatibles, ce serait la même chose dans n’importe quel pays du monde, et même dans les pays développés », a-t-elle expliqué patiemment devant un public bouleversé par des images insoutenables, mais pas forcément convaincu. Rafael Velasquez, « promoteur de santé » depuis onze ans en milieu rural, prend soigneusement des notes tout en affirmant qu’il est contre l’avortement car « on ne doit pas choisir entre une vie et l’autre ». Venue elle aussi assister au forum, l’agent Ruth Alegria, dans la police depuis dix-neuf ans, répond en souriant « qu’elle était pour si la vie de la femme était en danger, mais contre si c’était un viol ».

Nous vivons dans un pays où les croyances religieuses pèsent plus que les preuves scientifiques

Docteur Mario Soriano, coordinateur du département d’attention aux femmes et adolescentes du ministère de la Santé

Il déplore l’augmentation des suicides d’adolescentes dont, dit-il « le détonateur est la grossesse ». Dans ce pays de six millions d’habitants, plus de 21 000 filles âgées de 10 à 19 ans ont consulté en 2016 parce qu’elles étaient enceintes.

Et, comme partout, ce sont les populations les plus vulnérables qui sont les premières victimes de cette loi injuste.

Dans les milieux aisés, l’avortement reste tabou – morale religieuse oblige – mais possible : dans une clinique privée de San Salvador, à Mexico tout proche (à condition d’obtenir un visa) ou aux États-Unis.

Merci à l’International Women’s Media Fondation pour son soutien et ses contacts à San Salvador.

De nos envoyées spéciales à San Salvador Anne Proenza (texte) et Nadège Mazars / Hans Lucas (photos)

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